Depuis qu'il y a des signes écrits, les gens de lettres ont parlé de sexe, de la même façon que les peintres l'ont illustré.
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Prologue

Le jardín de Venus (Par Enric Soria)
Que l’érotisme et le sexe soient des aspects importants de la vie et des sujets appropriés pour la littérature, est une déclaration qui, à ce stade, rares sont ceux qui nient purement et simplement, bien qu’ils puissent encore susciter, ici et là, un rire choqué où informelle. La vérité c’est que l’opinion qui prévaut actuellement considère que le sexe est une affaire privée, et dans ce domaine, il est « assez large », mais sa présentation publique, soit dans les contacts aléatoires ou bien lors de spectacles, de débats ou des travaux artistique, a rarement lieu avec une spontanéité totale. Il se produit un mélange de gêne pudique et d’un excessif attirement qu’on toujours ces actes pas toujours acceptés socialement, car ils produisent un plaisir trop ostentatoire. Au moment de la vérité, quand il s’agit de littérature où d’art érotique, surtout lorsqu’ils sont consommés, le sourire n’est pas une chose du passé, ni une exception. Il est évident que le sexe ne nous laisse pas indifférent (et ce serai un mauvais signe qu’il le fasse), il n’est donc pas si étrange que toute incitation à en parler et à en profiter plus ou moins indirectement à travers l’art, souvent suscite le mélange de nervosité et attente des ces affaires si tentantes.

Tentant est ici un terme qui nous intéresse, car il nous rappelle qu’au moins un ingrédient des préoccupations sociales au sujet du sexe n’est pas seulement une réaction logique à son énorme pouvoir d’attraction. Il y a aussi la trace- au minimum- d’une tradition culturelle. Pendant des siècles, le sexe était le péché, ni plus ni moins, et le sexe procréateur dans le thalamus matrimonial, un mal moins grave et inévitable à l’heure de conserver l’espèce. L’idée que les plaisirs de la chair étaient honteux est plus ancienne que le christianisme, mais on pourrait dire que la religion a seulement eu la force d’arrêter  (presque) la totalité de la société occidentale depuis des millénaires, et donc de communiquer ce point de vue comme un fait.

Et elle a réussi. Il ya cent ans, tant parmi les croyants que les non croyants, le sexe- et tout ce qui pouvait y être liée, ce qui n’était pas peu-était un sujet tabou dans la bonne société. Inutile de dire qu’il ne se pratiquait pas, mais personne n’en parlait, et il était mal vu que les écrivains le mentionne. Ceux qui le faisaient, ou ils se vantaient d’êtres des transgresseurs et des révolutionnaires, et ils manifestaient ainsi leur mépris pour la «morale bourgeoise pourrie », ou ils se dédiaient à un genre littéraire semi-clandestin, si facile de cacher sous le tapis comme les bordels où les photos de choristes nues et les amitiés dans un appartement discret.

Comparé à cela, nous vivons une époque de liberté étonnante, et nous en sommes conscients. C’est peut-être pourquoi, quand il s’agit de l’érotisme et la littérature, il existe une tendance compréhensible à expliquer la nouvelle facilité d’aborder et de répondre à ces questions, à différence de la pudibonderie étroite précédente, et on devrai, en réalité expliquer pourquoi lors des longues relations entre le sexe et les mots écrits, ce qui fût exceptionnel, ce fût cette période de censure, et non notre relative liberté sur le sujet.

Depuis qu’il y a des signes écrits, les gens de lettres ont parlé de sexe, comme les peintres l’ont illustré. Les mythes et les fables d’Egypte et de Mésopotamie en sont pleins, comme on le sait, et la littérature gréco-romaine pourrait offrir une anthologie très instructive, d’une aisance et d’un naturel qui aujourd’hui encore produit une certaine envie. Il suffit de se rappeler, en poésie, des exemples comme ceux de l’Anthologie Palatine de Catulle, des vers sans vergogne et très vifs, où encore le grand Horace, plus stylisé sans être moins explicite, en plus d’un récit non pas moins franc, parfois idyllique, comme l’amour de deux adolescents dans Daphnis et Chloé de Longus, parfois satirique, salade épicée d’un sourire, dans la tradition des contes de Milet, dans des œuvres telles que les histoires amoureuses du Partenio où les Lettres érotique d’Aristenète de Nicée. Une tradition qui est son chef-d’œuvre dans cette merveille de la désinhibition sarcastique est le Satiricon de Pétrone.

Et si du monde gréco-romain, nous passons à l’Orient, la situation est similaire. La renommée du Kamasoutra hindou est bien établie. Mais il n’est peut-être pas aussi connu que le classique principal la littérature japonaise, le Genji Monogatari, de Murasaki Shikibu, qui est, principalement, une collection d’aventures amoureuses intensément charnelles, comme le surprenant journal de sa contemporaine et rivale Sei Shonagon, Le journal de chevet, qui admet être lu, sans forcer les choses, comme un manuel pour les courtisanes dans les deux sens du terme. De même, le plus grand conteur de cette littérature, Ihara Shaikaku, si il avait été lu en Europe en son temps (le XVIIIe siècle), on l’aurait tout de suit appelé, et non sans arguments, de pornographe. La facilité avec laquelle la littérature japonaise, a affirmé que le sexe est l’une des incitations dans cette vie qui mérite d’être prise en compte,  surmonte même la débauche gréco-romaine, et son absence totale d’inhibitions au moment d’expliquer ce qu’il en est, bien que cela puisse nous laisser bouches ouvertes.

On pourrait penser que, dans la dévote époque médiévale, la littérature qui nous occupe a du passer par un cyrénéen. Ce n’est pas le cas. Les gens du Moyen-âge pouvaient être très chrétiens, mais ils n’étaient pas hypocrites. Tout comme ils respectaient le carême, ils célébraient le carnaval. Peut-être parce que la culture populaire qu’avait étudié Mikhial Bakhtine avait imprégné avec un élan réaliste, burlesque et libérateur des secteurs entiers de la littérature, ou parce que le harcèlement ne dépassait pas les cloîtres ascétismes monastiques mais ils n’avaient pas imprégné les relations et les attitudes, charnelles, de la paroisse, le fait est que le sexe en période de fête, souvent paillard, lumineux et frais, règne dans les pages de la littérature de cette époque. Nous pouvons trouver des échantillons de cette jovialité érotique dans les poèmes latins des goliards ou dans des classiques reconnus tel que Le Décaméron de Boccace, Le Livre de Bon Amour de L’Archiprêtre de Hita ou Les Contes de Canterbury de Chaucer, et, dans certains passages célèbres Tirant le Blanc par Joanot Martorell. Le fait que Boccace et l’Archiprêtre de Hita étaient des clercs, en dit beaucoup sur l’esprit de cette époque.

Le poète Joan Rois de Corella était un religieux et un théologien de renom. Et pourtant, il fût parfaitement capable d’écrire des vers comme ceux-ci:

Calda ardiendo, que no sentís  invierno

y menos sabéis en qué tiempo se inverna;

si en el burdel hay una cuarta,

una sois vos, señora, en aquel cuarto;

calda ardiendo, que no sentís el invierno

y menos sabéis en qué tiempo se inverna;

Ferux Bertran os caló su perno

descapullado, la vista se deslumbra.

Si c’est un théologien qui l’affirme, on doit comprendre que le spectacle, et « le perno », devaient être vraiment exceptionnels. Cette transparence expressive pénètre encore la littérature de la Renaissance, mais peu à peu, le traitement de l’érotisme se limitera à la satire au picaresque, où l’on peut localiser des œuvres de statut littéraire élevé, comme L’Andalouse jolie de Francisco Delicado ou La pícara Justina de Lopez de Ubeda. La morale sexuelle est sécrétée par de nouveaux Trent marginalisant de plus en plus ces joies. Pourtant, en pleine Renaissance, et dans un registre culte, on peut toujours trouver de la poésie comme celle de Francisco de Aldana qui compose pour illustrer la théorie néo-platonicienne de l’amour:

¿Cuál es la causa, mi Damon, que estando

en la lucha de amor juntos, trabados,

con lenguas, brazos, pies y encadenados

cual vid que entre el jazmín se va enredando,

y que el vital aliento ambos tomando

en nuestros labios, de chupar cansados,

en medio a tanto bien somos forzados

Quelques années plus tard, ces vers si explicites seraient impossible dans un poème “normal”. Et quand la littérature devient incapable de parler normalement de sexe, il surgit et s’étend -sous terre, mais imparable- un nouveau genre: la littérature pornographique, c’est-à-dire la littérature qui parle de ce dont on ne doit pas parler, et, grâce à cela il s’ajoute aux incitations intégrées dans la capacité du sujet à séduire le lecteur avec l’illusion de franchir une barrière, à flirter avec l’interdit et le désir, de libérer la fantaisie du désir ou, enfin, de découvrir la vérité cachée la nature humaine, sa sensualité inévitable. Ainsi, la répression sociale et la débauche de l’imagination se sont nourris l’un l’autre.

En outre, dès qu’elle devient clandestine, la littérature érotique a commencé à acquérir de nouvelles particularités, d’une part venant de la tradition satirique d’où elle vient, et d’autre part forcé par les nouvelles circonstances. Ainsi, non seulement elle aura tendance à se recréer dans ces situations que la société de l’époque considérait comme les plus horribles et perverses, mais elle acquerra souvent des ingrédients essentiels, un levier contre l’ordre établi et la morale, des ingrédients qui auparavant étaient latents. Et ceci, dès le début, comme l’indique en 1683, la suggestive Vénus dans le Cloître ou la religieuse en chemise, habituellement attribuée à François de Chavigny, l’auteur d’un roman, Le Cochon mitre, dont le titre dit déjà tout.

Assurément, le XVIIIe siècle fut l’âge d’or du genre. La dissipation de ces textes a déclenché le plaisir des libertins et son contenu critique flattait les philosophes, qui en elle trouvaient une arme particulièrement amusante pour ridiculiser les prétentions sublimes des pouvoirs de l’époque. Le fait est que, outre les auteurs éminents tels que Jean-Louis Fougeret, nous pouvons trouver des écrivains au talent incontestable comme Claude de Crébillon ou Nicolas Rétif, l’immortel auteur de La fille naturelle, Le paysan perverti ou Le Pornographe. Bien sûr, nous trouvons l’apothéose du genre, et son point tumultueux le plus significatif dans les œuvres délibérément contestées du divin marquis: un scandale qui a duré pendant des siècles. Les auteurs prenaient du plaisir de ces passes temps, et même dans l’Espagne modérée nous pouvons trouver des échantillons comme L’art des putains de Nicolas Fernandez de Moratin ou les comptes et les poèmes de Samaniego, recueillis dans Le jardin de Vénus, dignes représentants d’un ensemble d’œuvres que deux siècles de protecteurs de la décence, déguisés en critiques et éditeurs ont essayé de détruire, ou tout moins de cacher, avec un zèle et un succès digne de la meilleure des causes. L’effort de faire passer  la littérature pour un ennui mortel a été une tâche herculéenne.

Après l’agitation révolutionnaire, avec la consolidation de la bourgeoisie, le genre deviendra de plus en plus spécialisé et marginalisé, et les concessions à la surprise et au talent, plus sordides. C’est seulement vers la fin du siècle avec la montée de la décadence et les fleurs du mal, que surgit un nouvel intérêt pour la «littérature malsaine», qui offre une plus grande visibilité de l’art érotique, du moins parmi la bohème littéraire et les cercles de connaisseurs sophistiqués. C’est l’époque d’œuvres émergentes, comme celles de Jean Lorrain, Mémoires d’une chanteuse allemande de Wilhelmine Schröder-un pseudonyme toujours pas divulgué-  et les classiques de Pierre Louÿs, La Femme et le Pantin, Chansons de Bilitis, Aphrodite, et ainsi de suite. Ce sont aussi les années où Oskar Panizza, écrit Le conseil d’amour une violente satire anticléricale située dans la Rome des Borgia- et un aristocrate comme Léopold Sacher-Masoch, publie un récit, La Vénus à la fourrure, qui a finalement servi à donner un nom au masochisme dans tout type de pratiques sexuelles. Le cas de Sacher-Masoch est remarquable, parce que son goût pour la littérature salace ne l’a pas empêché d’être un écrivain renommé, qui a reçu l’honneur d’être traduit en catalan à l’époque, mais avec une morale irréprochable. Il n’était pas non plus question de craindre Torras et Bages. Quelques années plus tard, l’érotisme festif et iconoclaste de Guillaume Apollinaire-les onze mille verges ou les exploits d’un jeune Don Juan- s’inspirera de toute cette tradition.

Toutefois, les relations entre l’érotisme et la littérature ne s’entrelacèrent jamais vraiment dans ce genre. Les écrivains ont toujours cherché à créer des personnages vivants, de chair et de sang, et ils ne pouvaient pas effacer les pulsions les plus évidentes des êtres humains, et encore moins dans une partie des ouvrages qui étaient destinés à être réalistes. Ils se défendaient souvent de la désapprobation sociale avec l’action de l’ellipse, le moralisme protecteur ou le traitement satirique, héritier du roman picaresque. Cette dernière procédure est très visible dans des œuvres telles que Fanny Hill, Memoirs of a Woman of Pleasure de John Cleland, et aussi dans le chef d’œuvre d’Henry Fielding, Tom Jones. En outre, l’alibi moraliste imprègne des romans comme Manon Lescaut de l’Abbé Prévost et le magistral Les Liaisons Dangereuses, de Pierre Chaderlos de Laclos, qui est le meilleur portrait jamais écrit sur les attitudes et les pratiques libertines- et les codes de l’hypocrisie aristocratique- avant la Révolution. Avec une couverture ou une autre, au XVIIIe siècle, on permettait une certaine  sincérité lors du traitement des affaires charnelles qu’en nous chercherons postérieurement : La preuve vient d’un roman comme Moll Flanders, de Daniel Defoe: les mémoires fictives d’une femme qui, après avoir travaillé comme prostituée pendant 12 ans, a acquis une compréhension approfondie des dures réalités du monde et des révoltes de la psychologie humaine. Le plus surprenant est que l’auteur exprime sa profonde sympathie pour son personnage. Bien qu’il lui fasse vivre une vie dure, il ne la condamne pas, et ne la punit pas non plus. Il ne nous la présente jamais comme un modèle, du moins il essaye, et réussit à ce qu’elle nous inspire une sympathie intense. Celui-ci est toujours le monde qui a rendu possible la vogue (en édition découpé, mais pas en excès) des Journaux de Casanova. Cent ans plus tard, l’auteur d’un autre journal, d’une valeur littéraire beaucoup moins significative, mais précieux, My Secret Life, et dû se cacher sous le pseudonyme de Walter.

Et c’est un siècle plus tard que, les auteurs devaient être plus prudents. De toute évidence, les allusions sexuelles se multipliaient dans le travail ambitieux d’écrivains comme Gautier, Balzac, Maupassant, Zola, Wilde ou Fontane, sans parler des Russes (ou, par ailleurs, de Perez Galdos), mais le degré de vitalité de leurs descriptions a dû beaucoup souffrir et pourtant, les risques auxquels ils étaient confrontés étaient élevés. Le procès pour scandale public auquel a été soumis l’auteur de Madame Bovary le prouve. De toute évidence la littérature souterraine, manifestant des prétentions artistiques, pouvait réclamer une certaine respectabilité, ne se jugeait pas avec les mêmes critères.

Apparemment, la montée de la répression sociale du sexe a lieu entre la deuxième moitié du XIXe siècle et la première guerre mondiale, c’est-à-dire de l’époque victorienne à la Belle Epoque. Dans ses mémoires, Stefan Zweig décrit très bien cette atmosphère étouffante :

“Notre siècle, considérait la sexualité comme un élément anarchiste et donc dérangeant, qui ne cadrait pas avec son éthique et n’était pas un sujet apte à mettre au jour le jour (…) Grace à la méthode si peu psychologique de dissimulation et de silence, la société a obtenu exactement le contraire de ce que nous voulions: parce que, comme la crainte éternelle et le sectarisme cherchaient constamment à éviter l’immoralité dans toutes les formes de vie, la littérature, l’art et l’habillement, les provocations, en fait cela obligeait à penser constamment à l’immoralité. Comme on enquêtait sans cesse sur ce qui pourrait être indécent, il y avait une situation de surveillance constante ; dans le monde de l’époque, il semblerait que la « décence» était toujours en danger mortel: dans chaque geste, chaque mot. ”

La contrepartie de cette psychose collective fût, comme on pouvait s’y attendre, une expansion considérable des relations sexuelles marginales. Le temps où les femmes ne pouvaient pas montrer ni leurs chevilles, où les éditeurs classiques laissaient en latin tout ce qui aurait pu heurter la sensibilité la plus attentive (qui parfois était littéralement tout) et où prospéraient  dans toute l’Europe plusieurs variétés de la Liga de Bon Mot, a également connu l’apogée de la prostitution, qui a inondé des quartiers entiers de bordels et de cabarets, et le plein développement de l’industrie du pornographique. Comme le souligne Zweig, après une journée de 12 heures en usine, les jeunes ouvrières devaient arrondir un peu leurs maigres revenus satisfaisant les besoins lubriques des garçons aisés en une journée entière de travail, permettant une utilisation généralisée de main-d’œuvre. Tout le monde savait et faisait tête basse.

Cette double morale a été si étouffante et, à terme, insoutenable, que les artistes se révoltèrent. À l’intérieur de la vague révolutionnaire qui a frappé l’Europe au début du XXe siècle, l’attaque contre l’hypocrisie sexuelle bourgeoise devint une constante et presque une tendance renforcée par les munitions théoriques auxquelles contribuaient les théories freudiennes. Nous pouvons clairement le voir dans les peintures d’Egon Schiele, et un peu dans toutes, de Picasso à Matisse et des expressionnistes allemands, et nous pouvons le lire non moins clairement, dans des œuvres qui étaient si scandaleuses alors, et aussi célèbres comme le monologue final de l’Ulysse de Joyce, l’acide Ronde de Schnitzler, le détaillé Le Diable au corps de Raymond Radiguet ou encore les exaltations de l’instinct de D. H. Laurent. Les années 30 vécurent une explosion follement provocante qui illustrent bien les noms de Henry Miller, Anaïs Nin, Georges Bataille et Louis Aragon (si, comme cela semble probable, l’auteur de Le Con d’Irène). Et le scandale continua dans les années 50, la trajectoire des chefs-d’œuvre incisifs comme Lolita de Nabokov ou Le journal d’un voleur de Genet. Bien sûr, les exemples pourraient être multipliés facilement, sans aller au delà du domaine de la «grande littérature».

En tout cas, il est évident que le climat exaspérant de répression sexuelle que Zweig documente donna place à une atmosphère plus détendue, autour d’une vision plus sportive et hédoniste du corps, dans les années 20 du XXème siècle, et que les 60 vont enfoncer le clou. Ensuite, la liberté d’enseigner et de dire a subi de légères fluctuations (nous ne vivons plus dans les heureuses années 70), mais il y a eu peu de reculs. Ce thème a été très “normalisé”. Dans les années 70, commencèrent à être accordés les premiers prix à Barcelone de la littérature érotique-Le  sourire vertical- ouverts aux textes en catalan, décerné par une maison d’édition prestigieuses, Tusquets, avec beaucoup de publicité (parmi les gagnants, un écrivain Valencien, Josep Lluís Segui, avec Journal d’un bordel, un curieux roman avec des échos de Bataille), maintenant, l’éditorial Bromera en organise d’autres. En conséquence, les illusions critiques qui faisaient que la littérature érotique serait appréciée dans les milieux révolutionnaires, comme libératrice, transgressive du système, se sont dissipées. Pour dire les choses clairement, au cours des 30 dernières années, les gens ont plus baisé et probablement mieux, mieux informés et moins complexés, ils ont vécu une sexualité moins anxieuse, l’irritation contre les habitudes sexuelles considérées peu orthodoxes a diminuée et la production et la consommation de produits érotiques est beaucoup moins tabou. Et tout cela n’a pas le moins du monde ébranlé ni le capitalisme, ni les structures. Quelqu’un pourrait dire que, puisque les gens vivent plus heureux, ils sont renforcés. Les violations peuvent être amusantes -quand elles sont marrantes- mais elles ne font pas de miracles. La littérature, nous transforme intérieurement, et nous ne pouvons lui en demander plus.

On pourrait alors penser que, avec la disparition de la loi du silence sur les questions sexuelles, la littérature érotique comme genre spécialisé, a perdu sa raison d’être. Je ne crois pas. Tout d’abord parce que, quand la littérature conquis un territoire, elle ne l’abandonne pas, et quand un genre se  consolide, il supporte, d’autre part, pour les raisons que nous insinuions au début de ce prologue. Dans le fond, la normalité des relations de notre société avec le sexe est relative. Elle se fait remarquée seulement ai nous la comparons avec une époque, son antécédente, particulièrement obsessionnelle et confuse, mais loin d’être traitée avec une spontanéité débridée. Le sexe est puissant, et le plus probable c’est qu’il nous inquiète toujours. En outre, les êtres humains sont compliqués et comme, au-delà des pratiques masturbatoires, l’activité sexuelle est participative, cette complication est multipliée de façon exponentielle. Questions épineuses telles que l’amour, la jalousie et le pouvoir, entre autres choses, y ajoutent des labyrinthes supplémentaires. Il a également été supposé que l’érotisme est la grande invention de l’homme à canaliser et à préciser le grand courant du sexe, d’en faire de l’art et de faire de l’impulsion un plaisir. Quoi qu’il en soit, dans ce domaine, comme ailleurs, on peut parler de sincérité, plus ou moins, mais écrire sur la nature dans un sens strict, est déplacé. Notre sexualité est si artificielle, au moins autant que notre cuisine, et l’élaboration des plats continuera certainement à nous préoccuper à l’avenir. Par conséquent, la littérature érotique a un vaste champ à parcourir, et je pense qu’elle a un avenir assuré.

La littérature érotique pourrait être définie comme celle qui traite explicitement les questions sexuelles, généralement (mais pas toujours) sous forme de célébration. Certains ont suggéré que, pour le faire vraiment, elle devrait exciter sexuellement le lecteur, c’est à dire qu’elle devrait servir la même fonction que le sexe réel, lorsqu’il est exercé de façon satisfaisante. Je pense que ceci serait comme réduire la littérature au commerce du sex-shop, qui est très légitime, mais trop limitatif. Au contraire, je crois que la littérature érotique peut faire exactement les mêmes fonctions que n’importe quel autre texte littéraire, et ceux-ci sont vastes: émouvoir, amuser, questionner, libérer l’imagination, jouer à des jeux de miroirs sans fin ou explorer les recoins mystérieux des la condition humaine. Et, bien sûr, nous exciter, dans divers sens du terme, y compris sexuelle (personne ne nous oblige à être victoriens maintenant). C’est ce qu’on toujours essayé de faire les écrivains, avec un succès notable, et sans doute c’est ce qu’ils continueront d’essayer de faire à l’avenir.

Je crois que les textes qui poursuivront cette déjà trop longue introduction participent à juste titre, à cette grande tradition, peut-être avec une inclination festive très appropriée au genre. Nous pouvons trouver un peu de tout. Julia de Jodar nous surprend avec un poème expressionniste et un ensemble d’histoires qui participent au jeu croisé de la littérature  dans la littérature, en agrandissant, parodiant, réécrivant et enfin, en groupant des textes célèbres où il y avait le plus de péchés. Carlos Cortés nous situe, apparemment, dans un contexte plus réaliste, avec des souvenirs de casernes, des pubs et des chambres d’hôtel, pour nous proposer trois variations sur le thème du rituel d’initiation, où le sexe a un goût inoubliable des grands points culminants et des premières fois. Isabel-Clara Simó met à jour l’air jovial de la littérature piquante avec des histoires au registre colloquial, vives et fraiches et avec des situations progressivement surprenantes, tandis que Sébastià Alzamora articule ses histoires autour du leitmotiv d’odeurs, afin de dessiner des images d’une convoitise jubilatoire, heureuses et  olympiques, et d’une luminosité ardente.
Les amis de la sociologie littéraire peuvent noter que dans cet ensemble de textes il prédomine une promiscuité moqueuse, où les relations gaies et lesbiennes ont beaucoup de poids, et où ne manquent pas d’autres sophistications, telles que le sexe de groupe, la bestialité et l’ondinisme. La grande variété thématique est toujours un bon présage de goût, et doit être saluée. Personnellement, cependant, je préfèrerais mettre l’accent sur la joie que ces textes résument et l’expression élaborée de son art verbal, franchement suggestif. À ce stade, je ne commenterais pas l’indiscrétion d’insinuer qu’il faut lire ce livre d’une seule main, mais je peux vous souhaiter que vous en profitiez à vos aises.